Le kemençe, le lavta ou le darbuka sont‑ils “à nous” ou “à eux” ?
Sur les réseaux sociaux, on voit sans cesse revenir les mêmes débats :
La plupart de ces affirmations ne reposent pas sur des recherches historiques, mais sur des réflexes émotionnels et nationalistes.
Pourtant, la réalité est bien plus riche et bien plus pacifique : la musique n’est pas quelque chose que les peuples se volent, c’est quelque chose qui circule et se mélange entre eux.
Dans cet article, nous allons examiner de près certains des instruments les plus discutés, retracer leurs parcours historiques et mettre en lumière le caractère sans frontières et unificateur de la musique.
Des phrases comme « cet instrument nous appartient » ou « vous jouez leur musique » sont souvent le produit d’une vision moderne de l’État‑nation. Pourtant :
Attribuer un « propriétaire » unique à un instrument est donc, le plus souvent, historiquement fragile et réducteur pour la diversité culturelle.
Le kemençe (ou kemençe de la mer Noire) est l’un des instruments dont on discute le plus la “propriété culturelle”.
Il occupe une place importante à la fois en Turquie, en Grèce et dans le Caucase.
Le kemençe de la mer Noire
En Turquie, le kemençe de la mer Noire est étroitement associé à la région de la mer Noire orientale (Trabzon, Rize, Giresun, Gümüşhane).
Il accompagne les danses de horon et est joué par des communautés lazes, turques, hemchines et d’autres groupes locaux.
Le kemençe pontique / grec
Pour les communautés grecques pontiques, le kemençe est un symbole majeur de mémoire, de migration et d’identité.
Il relie la Grèce d’aujourd’hui aux anciennes terres d’origine situées autour de la mer Noire orientale.
Contexte historique
Les origines du kemençe remontent à la grande famille des rebab et des lyres :
Tout cela montre que le kemençe n’est pas la propriété exclusive d’une seule nation ;
c’est un son commun né d’une même géographie.
Une autre affirmation très répandue sur les réseaux sociaux est la suivante :
« Il n’existe pas de lavta turc ; il a été pris aux Arabes ou aux Syriens. »
Cette phrase est simpliste et trompeuse.
La famille du lavta : oud et luth
Historiquement, le lavta (laouto, lauta) est lié à la fois :
On sait que :
Que signifie “lavta turc” ?
Aujourd’hui, lorsque l’on parle de « lavta turc », on désigne en général un instrument :
Le lavta n’est donc ni purement « arabe » ni complètement « turc ».
C’est un instrument hybride, façonné par de nombreuses communautés partageant le même espace culturel.
Avec les percussions, il devient encore plus difficile de déterminer une origine nationale précise.
Ces instruments sont à la fois turcs, arabes, kurdes, grecs ou balkaniques,
parce que le rythme est l’un des plus anciens langages partagés de l’humanité.
Ney et kaval
Le ney est fortement associé au soufisme et aux traditions mevlevies, mais ses racines s’étendent à tout le Moyen‑Orient et à la Perse.
Le kaval est joué dans les musiques populaires turques, kurdes, bulgares, macédoniennes ou roumaines.
Balaban et duduk
Le balaban est largement utilisé dans la musique d’Azerbaïdjan et d’Anatolie orientale.
Le duduk est un symbole central du patrimoine musical arménien.
Structurellement, ils appartiennent à la même famille de anches doubles, avec un timbre et une construction proches.
Tulum et cornemuse
Le tulum de la mer Noire est une forme de cornemuse.
Il est apparenté à la gaida et à d’autres cornemuses que l’on trouve dans les Balkans et le Caucase.
Ces instruments sont nés des cultures de montagne et de pastoralisme, où l’on avait besoin d’instruments puissants et portables pour les grands espaces.
Tous ces exemples montrent qu’il est plus juste de lire les instruments à travers des régions et des zones culturelles plutôt qu’avec des étiquettes nationales strictes.
Dans beaucoup de discussions en ligne, les débats sur l’origine des instruments se transforment rapidement en accusations de :
Cette manière de voir les choses pose plusieurs problèmes :
L’histoire raconte autre chose :
Les instruments ne sont pas volés, ils sont partagés.
Lorsqu’un instrument arrive dans une nouvelle communauté, il ne disparaît pas : il gagne un nouveau style, un nouveau son, un nouveau sens.
La musique est l’un des langages les plus puissants pour traverser les frontières.
Le même instrument peut :
Cette diversité n’est pas une histoire de vol ; c’est une histoire de vie partagée et d’histoire à plusieurs couches.
Pour adopter un langage plus constructif, nous pouvons changer les questions que nous posons :
Au lieu de « Qui possède cet instrument ? », demander
« Quelles cultures se rencontrent dans cet instrument ? »
Au lieu de « Nous l’ont‑ils volé ? », demander
« Grâce à cet instrument, avec qui partageons‑nous la même émotion ? »
Ces questions ouvrent la porte au dialogue, pas à la division.
Le kemençe, le lavta, la darbuka, le tulum, le balaban et bien d’autres instruments portent depuis des siècles les histoires :
Quand nous jouons ou écoutons ces instruments aujourd’hui, nous n’entendons pas seulement « notre » nation ;
nous entendons la voix de toutes les communautés qui ont touché et transformé ce son.
La musique n’existe pas pour nous diviser ; elle existe pour nous relier.
Parler de l’origine des instruments avec profondeur historique, conscience des échanges culturels et respect pour la nature pacifique de la musique est l’une des façons les plus saines d’honorer ce patrimoine commun.















