La musique traditionnelle iranienne : histoire, système du dastgah et instruments

La musique traditionnelle iranienne : histoire, système du dastgah et instruments
La musique classique persane est une tradition modale aux racines historiques profondes. Ses origines remontent à la Perse antique et à l’époque sassanide, où des musiciens royaux comme Barbod conçurent sept « modes royaux » et des centaines de mélodies (une pour chaque jour de l’année). Au fil des siècles, ces traditions orales ont évolué pour donner le radif : un répertoire de centaines de pièces mélodiques organisées par mode. Au XIXe siècle, sous le mécénat qadjar, ce radif fut formellement codifié en suites appelées dastgah (chacune avec ses propres sous-modes ou avaz), en grande partie grâce à des maîtres comme Mirza Abdollah et Aqa Hossein-Qoli Farahani. (À cette époque, le radif comprenait environ 300 à 400 pièces réparties en douze suites de dastgah.) Au début du XXe siècle, Ali-Naqi Vaziri introduisit la théorie occidentale dans la musique persane : il conçut une notation pour les intervalles microtonaux (à l’aide des symboles sori (demi-dièse) et koron (demi-bémol)) et tenta d’expliquer les modes persans en termes occidentaux. Malgré les influences occidentales, le système du dastgah reste aujourd’hui au cœur de la musique persane, reliant le passé au présent.
Le système du dastgah est une structure modale hiérarchique. Un dastgah peut être considéré comme une famille de modes apparentés et de motifs, et non comme une simple gamme. Chacun des sept dastgahs principaux contient plusieurs segments mélodiques (ou gushehs) qui définissent son caractère. Dans la théorie de l’époque qadjare, les sept dastgahs principaux étaient identifiés comme Shur, Mahur, Rast-Panjgah, Segah, Chahargah, Nava et Homayun. (Les sous-modes supplémentaires, appelés avaz, tels que Bayat-e-Turk ou Dashti, sont généralement rattachés à Shur, et Bayat-e-Esfahan à Homayun.) En pratique, une interprétation dans un dastgah donné commence par une pièce introductive (daramad) qui établit le mode principal. Les gushehs suivants peuvent explorer différentes zones tonales ou des modes apparentés. Chaque dastgah s’étend sur environ deux octaves à deux octaves et demie, combinant tétracordes et pentacordes selon des schémas caractéristiques. (En effet, les modes persans se construisent par concaténation de tétracordes et de pentacordes, à la manière des gammes de la Grèce antique, plutôt qu’en raisonnant strictement en gammes majeures/mineures fixes.) La séquence ordonnée des gushehs dans le radif d’un dastgah guide les interprètes à travers ses registres grave, médian et aigu, chaque segment servant de modèle pour l’improvisation. En bref, un dastgah est « un ensemble d’éléments discrets et hétérogènes organisés en hiérarchie » – essentiellement un système nommé de modes apparentés.
Sur le plan musical, la musique classique persane utilise des microtons. Les octaves sont divisées en 24 quarts de ton égaux, comme l’a formalisé pour la première fois Vaziri. Cela permet des intervalles plus fins que les demi-tons occidentaux : les musiciens persans parlent des 12 demi-tons auxquels s’ajoutent les inflexions « demi-dièse » (sori) et « demi-bémol » (koron). En pratique, les instruments obtiennent ces microtons grâce à des frettes mobiles ou à l’embouchure. Par exemple, les frettes mobiles du tar persan permettent d’accéder à ces quarts de ton, un « aspect essentiel des gammes musicales persanes (système du dastgah) ». La maîtrise de ces intervalles subtils est la clé d’une interprétation authentique dans n’importe quel dastgah.
Principaux dastgahs et modes
Les sept principaux dastgahs et avaz sont généralement énumérés comme suit :
Shur – un mode profondément expressif. (Ses sous-modes/avaz incluent Abu Ata, Dashti, Afshari, Bayat-e Tork, etc.)
Mahur – lumineux, souvent comparé à une gamme majeure.
Rast-Panjgah – héroïque, de caractère proche du majeur.
Segah – plaintif et introspectif.
Chahargah – puissant, souvent utilisé pour conclure les cérémonies.
Nava – un mode apaisant et plaintif, apparenté à Segah.
Homayun – riche et complexe (avec Bayat-e Esfahan comme sous-mode).
Le répertoire de chaque dastgah (son radif) se compose de gushehs ordonnés. Le premier gusheh (le daramad) établit le centre tonal du dastgah. Les gushehs suivants modulent souvent subtilement vers différentes hauteurs tétracordales afin de couvrir toute l’étendue du mode. Chaque gusheh ne s’étend que sur quelques notes et sert de modèle d’improvisation. Par exemple, après que le daramad a établi les notes de base, les gushehs suivants peuvent explorer les tétracordes adjacents pour « compléter l’étendue des hauteurs » du dastgah. Les interprètes enchaînent ces pièces de sorte que l’expérience d’écoute progresse graduellement à travers les registres grave, médian et aigu du mode. Ces transitions sont reliées entre elles par des formules cadentielles (forud) qui résolvent toujours vers la tonalité principale du dastgah.
Principaux instruments traditionnels
La musique classique persane fait appel à un ensemble distinctif d’instruments à cordes pincées, à cordes frottées et à vent. Les principaux instruments solistes/mélodiques comprennent le tar, le setar, le santur, le kamancheh et le ney. (Les percussions persanes comme le zarb et le dayereh fournissent la pulsation rythmique, mais elles sont davantage orientées vers la musique folklorique.) Chaque instrument mélodique est capable de produire les inflexions microtonales des modes persans. La sélection de Tapadum comprend ces instruments afin que les musiciens puissent explorer de première main le répertoire du dastgah.
Tar
Le tar persan est un luth à double caisse recouverte de peau, et peut-être l’instrument le plus emblématique de cette tradition. Sa caisse (souvent en bois de mûrier) est recouverte d’une membrane en peau de chèvre, ce qui lui confère une sonorité chaude et résonante. Le tar possède six cordes réparties en trois chœurs appariés ; il n’en comptait à l’origine que cinq, jusqu’à ce que Darvish Khan ajoute la sixième corde, dite « mostaq ». Son long manche porte des frettes en soie ajustables : grâce à ces frettes mobiles, la gamme du tar comprend non seulement les 12 demi-tons occidentaux, mais aussi plusieurs intervalles de demi-ton/quart de ton. En pratique, l’interprète sélectionne environ 7 à 8 tons (parmi jusqu’à 17 disponibles) adaptés au dastgah interprété. Un petit plectre en laiton (mezrab) pince les cordes, tandis que la main gauche peut presser les frettes et glisser dessus pour des ornements expressifs. Comme ses frettes sont mobiles, le tar peut accéder à tous les microtons nécessaires à n’importe quel mode persan – un « aspect essentiel » du système du dastgah. Les joueurs de tar talentueux tissent des ornementations complexes dans leurs improvisations. Le tar dirige souvent un ensemble persan et joue un rôle de premier plan dans le répertoire du Radif.
Setar
Le setar est un luth à long manche plus petit, généralement doté de quatre cordes métalliques. (Historiquement, il n’en avait que trois jusqu’à ce qu’un mystique du XIXe siècle, Moshtaq Ali Shah, ajoute la quatrième.) La caisse du setar est faite de bois fin, ce qui lui donne une sonorité délicate. Son système de frettes et d’accordage est similaire à celui du tar, permettant à l’interprète de rendre les microtons persans. Côté technique, le setar se joue avec l’ongle de l’index (au lieu d’un plectre). Le doigté de la main gauche est presque identique à celui du tar, de sorte qu’il peut exécuter les mêmes hauteurs en quarts de ton. En raison de sa voix douce et intime, le setar est souvent utilisé pour une musique plus introspective ou « spirituelle », en particulier pour l’accompagnement vocal. (Historiquement, la conception du setar a même influencé le développement du sitar indien.) Dans les ensembles persans, le setar offre un contraste lyrique avec les timbres plus profonds du tar et du santur.
Santur
Le santur persan est un dulcimer à cordes frappées, de forme trapézoïdale, doté de dizaines de cordes. (« Santur » signifie littéralement « cent cordes ».) Le santur persan possède 72 cordes en acier et en laiton disposées par groupes de quatre, tendues sur des chevalets mobiles en bois posés sur une caisse de résonance en noyer. En frappant chaque groupe de quatre cordes avec de légers maillets en bois (mezrab), l’interprète peut produire des sonorités brillantes et chatoyantes. Les cordes d’un côté (en acier) produisent les hauteurs aiguës, tandis que les cordes en laiton de l’autre côté donnent les notes graves. Chaque groupe de quatre cordes est accordé à la même hauteur, et les chevalets peuvent être ajustés pour régler l’accord microtonal du mode. En concert, le santur peut articuler aussi bien des motifs rythmiques rapides que des ornementations délicates. Sa sonorité résonante, semblable à des clochettes, ajoute de l’éclat à l’ensemble. Parce qu’il peut facilement changer de registre et de dynamique, le santur est apprécié tant pour les sections vives que pour les passages lyriques. (Les interprètes modernes utilisent des techniques comme la frappe étouffée et de subtils angles de maillet pour obtenir les effets microtonaux persans.) La polyvalence et la sonorité claire du santur en font un pilier des interprétations du radif persan.
Kamancheh
Le kamancheh est une vièle à pique (parfois appelée « violon à pique persan ») qui se joue en position verticale, posée sur le genou. Il possède une caisse en bois ronde recouverte de peau et traditionnellement trois cordes (souvent quatre aujourd’hui). L’archet courbé se tient par en dessous, et une extrémité du crin est attachée à une lanière de cuir lâche fixée à l’archet, ce qui permet un contrôle nuancé de la tension pendant le jeu. Cette configuration, associée à son manche sans frettes, donne au kamancheh une sonorité exceptionnellement chaude et proche de la voix humaine. Les interprètes expérimentés exploitent toute son étendue dynamique – des mélodies d’une douceur envoûtante aux élans puissants. À bien des égards, le kamancheh joue un rôle similaire à celui du violon dans la musique occidentale : il peut diriger un ensemble ou se fondre dans de riches harmonies. Il est particulièrement prisé pour sa capacité à imiter la voix humaine et l’ornementation des modes persans. Le kamancheh est essentiel dans les traditions classiques comme folkloriques, et figure fréquemment dans les interprétations du Radif. Des maîtres modernes comme Kayhan Kalhor ont popularisé sa sonorité émouvante dans le monde entier.
Ney
Le ney (ou nay) est une flûte en bambou à embouchure terminale et le principal instrument à vent de la musique persane. C’est un instrument très ancien – utilisé en Iran depuis plus de 4 500 ans. Le ney persan possède cinq trous pour les doigts et un trou pour le pouce (contrairement aux nays turcs/égyptiens), et se joue en soufflant sur le bord biseauté du sommet du roseau. Cette « embouchure » est notoirement difficile à maîtriser. La sonorité du ney est douce, soufflée et expressive. Il peut exécuter les quarts de ton en ajustant la couverture partielle des trous et par de subtils changements de la forme des lèvres. En pratique, l’interprète produit le son plaintif caractéristique du ney en apprenant à émettre des sonorités constantes et résonantes avec le bon angle de flûte et le bon souffle. Dans les ensembles, le ney offre souvent un contrepoint méditatif ; dans les improvisations en solo, il peut évoquer toute la palette émotionnelle d’un dastgah.
Chacun de ces instruments est par nature adapté aux modes persans. Les instruments à frettes comme le tar et le setar accueillent physiquement les quarts de ton, tandis que ceux qui en sont dépourvus (kamancheh, santur) s’appuient sur des chevalets mobiles ou sur la technique de l’interprète. Le ney obtient les microtons en couvrant partiellement les trous ou en ajustant le souffle. En utilisant ces instruments pour jouer le radif, les musiciens peuvent exprimer fidèlement les subtiles relations de hauteurs de chaque dastgah. Par exemple, en interprétant le Dastgah-e Shur au tar, l’interprète positionnera les frettes mobiles pour capturer les degrés demi-bémol et demi-dièse de Shur. De même, un santur est accordé avec ses chevalets placés de sorte que ses 72 cordes correspondent à la gamme de Shur (y compris ses quarts de ton). De cette manière, chaque instrument et son accord reflètent directement la théorie modale.
Application pratique pour les musiciens modernes
Les musiciens iraniens d’aujourd’hui perpétuent cette tradition en apprenant et en improvisant dans le cadre du dastgah. En général, on mémorise le Radif d’un dastgah donné (souvent en étudiant auprès d’un maître), puis on l’utilise comme guide d’improvisation. Une interprétation dans un dastgah commence habituellement par son daramad pour établir le mode « de base », puis parcourt les autres gushehs pour explorer le matériau mélodique apparenté. Ce faisant, le musicien intériorise les règles de chaque mode : par exemple, quelles notes peuvent être infléchies, quelles cadences concluent une phrase et quels motifs tonals définissent ce dastgah. Parce que la musique persane privilégie l’expression émotionnelle, l’interprète ornemente librement et déplace subtilement les hauteurs dans le cadre de ces règles, en utilisant les capacités de l’instrument (glissés sur le tar ou le kamancheh, sonorité de souffle sur le ney, etc.) pour « colorer » chaque note.
Les compositeurs modernes et les artistes de fusion s’appuient également sur la théorie du dastgah. Comprendre les schémas de gammes (construits à partir de tétracordes/pentacordes spécifiques) permet aux musiciens de mêler les modes persans à d’autres styles musicaux. Par exemple, les musiciens de jazz en Iran prennent souvent un dastgah comme Homayun (un mode proche du mineur) et improvisent des mélodies de jazz qui honorent néanmoins sa gamme microtonale.
Des outils pratiques existent désormais pour aider les interprètes contemporains. Les systèmes de notation (utilisant les symboles sori/koron de Vaziri) permettent d’écrire les mélodies persanes pour les étudier. Les enregistrements d’interprétations du radif par de grands maîtres sont largement disponibles à l’écoute. Et les instruments eux-mêmes (tels que le tar, le setar, le santur, le kamancheh et le ney) peuvent être obtenus auprès de boutiques spécialisées. (Par exemple, l’inventaire d’instruments ethniques de Tapadum propose d’authentiques modèles de tar et de santur persans.) En combinant cet équipement avec l’étude théorique, un musicien moderne peut accéder à toute la profondeur du système du dastgah.
En résumé, la musique traditionnelle iranienne est un art modal richement développé. Son système du dastgah – une hiérarchie de modes et de fragments mélodiques – fournit l’ossature théorique de la composition et de l’improvisation. Sa palette tonale unique (octave de 24 quarts de ton) exige des instruments particuliers : le tar à frettes mobiles, le délicat setar, le santur à cordes frappées, le kamancheh à archet et le ney au souffle aérien, entre autres. Ensemble, ces éléments permettent aux musiciens persans d’évoquer des siècles d’expression musicale et de créer de nouvelles œuvres enracinées dans cette tradition vivante.


